Fiasco assuré 2


Vous vous souvenez que Fiasco n’était pas un jeu facile ? Qu’on redoutait son intuitivité moyenne ? Qu’on craignait que ses premières parties ne fussent laborieuses ? Eh bien, Jason Morningstar et Steve Segedy sont vraiment des gens bien. Ils ont pensé à vous offrir un guide initiatique des bonnes parties de Fiasco : Fiasco Assuré, le manuel qui vous apprend à devenir un loser légendaire.

Une critique d’O-Ren

 

Oui, il y a même un vrai Wil Wheaton dedans.

Oui, il y a même un vrai Wil Wheaton dedans.

Fiasco m’avait un peu laissée sur ma faim quant au degré d’exigence pesant sur ses joueurs. Ayant imaginé que le supplément serait dans la même veine, je m’attendais à lire un Fiasco difficulté nightmare à destination des acharnés du jeu et des meilleurs d’entre nous.

Il n’en est rien. J’ai été agréablement surprise de découvrir que Fiasco Assuré s’adresse d’emblée à ces joueurs qui « ont du mal » avec l’approche déroutante du jeu, mais qui veulent en comprendre et en apprivoiser les mécaniques. Ces mêmes joueurs que je trouvais un peu délaissés et abandonnés par l’opus de base. Fiasco Assuré s’illustre donc par son incroyable tournant pédagogique et sa volonté de parler au joueur, de le prendre par la main et de lui montrer tout ce qu’il peut faire dans le jeu s’il accepte de se faire confiance.

Alors, finalement, à quoi sert Fiasco Assuré ? À tirer les leçons des faiblesses du premier opus dont la difficulté sapait un peu les bases du système, mais il se donne également pour ambition de renouveler la conception des intrigues à travers une foule de recommandations, de cadres nouveaux et de discussions entre auteurs et joueurs sur les possibilités connues et méconnues du jeu.

 

Introduction à Fiasco Assuré
Fiasco Assuré est né d’une double et noble volonté des auteurs d’accentuer les velléités de détournement des règles chez les joueurs et d’intégrer à l’œuvre rôliste les retours et les trouvailles de ces mêmes joueurs. Autrement dit, Morningstar et Segedy, après avoir posé un corps de règles plutôt contraignant dans le livre de base, invitent à tout casser dans le supplément en donnant à voir la manière dont leur communauté de joueurs a transgressé, adapté et réinventé le système de jeu.

« Un fiasco, c'est un désastre d'une envergure légendaire […] un conte populaire qui fait son chemin d'une oreille à l'autre, et qui donne aux autres l'impression d'être plus vivants, parce que ce n'est pas à eux que c'est arrivé » <3.

« Un fiasco, c’est un désastre d’une envergure légendaire […] un conte populaire qui fait son chemin d’une oreille à l’autre, et qui donne aux autres l’impression d’être plus vivants, parce que ce n’est pas à eux que c’est arrivé » <3.

En outre, et à ce stade cela relève carrément du bonus, ils enrichissent le système conçu dans le livre de base avec de nouveaux instruments de jeu plus élaborés, plus flexibles et plus pédagogiques – oui, il y a pleiiiiin de nouvelles tables. Fiasco Assuré devient ainsi un véritable bréviaire de l’art délicat de l’échec ludique.

 

Rien de nouveau sous le soleil de la présentation
À l’instar du livre de base, Fiasco Assuré est un manuel souple, de 168 pages en noir et blanc avec encarts de couleur bleue. Seule une quarantaine de pages est consacrée aux nouvelles tables, ce qui laisse davantage d’espace à l’explication et au dialogue entre les auteurs et leurs joueurs. Du livre de base, je vous avais confié ma frustration de ne prendre connaissance de la Rediffusion qu’à la fin, alors qu’une intégration au fur et à mesure de l’exposé des règles aurait été plus didactique. Je ne le savais pas à l’époque, mais les auteurs avaient apparemment tiré le même constat puisque dans Fiasco Assuré, des mini-rediffusions jalonnent les chapitres d’adaptation du système de jeu. Ça rend l’ensemble beaucoup plus clair et confortable à lire.

 

Sur la forme, les autres apports appréciables de ce second opus sont un index alphabétique en fin de l’ouvrage et de nouvelles cartes d’illustration encore plus cools que les précédentes.

Il y a une mariée... avec des gens qui la regardent avec des flingues et un mec qui s'appelle Bill dans une petite église. Oui, j'ai vu tout ça sur la carte.

Il y a une mariée… avec des gens qui la regardent avec des flingues et un mec qui s’appelle Bill dans une petite église. Oui, j’ai vu tout ça sur la carte.

Le concept : correction des bugs et upgrade du système de base
On ne peut pas raisonnablement dire que Fiasco Assuré introduise un nouveau système de jeu. En vrai, il s’inscrit sur les bases dégagées dans le premier opus : le nombre d’actes reste immuable, la préparation demeure indispensable, les dés noirs portent toujours la poisse. Il n’y a donc aucune innovation dans l’arithmétique du jeu. En revanche, ce qui change, c’est que le groupe de joueurs n’est plus seulement encouragé à introduire ses propres règles, il y est maintenant guidé.

 

Pour ce faire, le livre est organisé en trois parties que je résume comme suit : le Conseil, les Instruments, l’Échange. Cette division, bien que suivant la linéarité de l’ouvrage, est grossièrement arbitraire – Je, Moi et Moi-Même l’avons décidée dans la concertation la plus démocratique. Elle correspond aux thématiques majeures de Fiasco Assuré.

Maintenant, vous savez où Mahyar puise son inspiration. Erhm...

Maintenant, vous savez où Mahyar puise son inspiration. Erhm…

Le Conseil
Le Conseil regroupe les quatre premiers chapitres du livre. C’est dans cette partie que les auteurs donnent la parole aux joueurs et tirent de leurs expériences diverses des adaptations en douceur des règles du jeu. Chaque innovation majeure est expliquée, puis commentée par un joueur dans un petit encart et illustrée par une mini-rediffusion, comme suit :

« Acceptation et générosité »... Maintenant, vous savez où je puise mon inspiration...

« Acceptation et générosité »… Maintenant, vous savez où je puise mon inspiration…

C’est définitivement l’avantage le plus réjouissant de cette édition : la rédaction participative. On sent qu’auteurs et joueurs se sont parlé et que les premiers ont entendu laisser un espace d’expression aux seconds. Les encarts sont courts, synthétiques mais suffisamment précis, de telle sorte qu’ils donnent immédiatement des idées à intégrer à une future partie.

 

J’ai particulièrement apprécié le ton de dédramatisation employé à cette occasion. Par exemple, une partie des développements est consacrée à la gestion de la mort d’un personnage. Je vous avais déjà confié que dans Fiasco, la mort n’est pas une fatalité. Elle permet de faire subsister le personnage par le biais d’un retour dans la partie sous forme fantomatique ou par la technique du flash-back. Ici, la mort est analysée à travers l’expérience d’un joueur qui a choisi de tuer son personnage dès l’acte I.

Loin de paralyser le jeu, son décès a obligé les personnages encore vivants à s’adapter et à gérer les allées et venues dans le temps imposées par les scènes de leur compagnon mort. Ainsi, on nous livre une étude sur les techniques de flash-back, flash-forward et tous les bidouillages temporels possibles, ce qui donne méchamment envie de zigouiller son personnage le plus rapidement possible – les auteurs recommandent d’ailleurs d’essayer de commencer une partie par les funérailles de l’un des protagonistes.

Une illustration un peu délicate à assumer aujourd’hui, mais l’ouvrage a été publié avant le mois de novembre 2015.

Une illustration un peu délicate à assumer aujourd’hui, mais l’ouvrage a été publié avant le mois de novembre 2015.

Les instruments
Fiasco Assuré enrichit ses cadres de base grâce à de nouvelles tables : nouvelles relations, nouveaux lieux, nouveaux besoins, nouveaux objets.

Le mariage de Regina, pour mémoire, c'est celui où des tueurs à gage débarquent avec des flingues et butent tout le monde. Non mais c'était pour voir si vous suiviez...

Le mariage de Regina, pour mémoire, c’est celui où des tueurs à gage débarquent avec des flingues et butent tout le monde. Non mais c’était pour voir si vous suiviez…

Mais les joueurs paresseux – « Hey salut, moi c’est O-Ren et je suis de ton clan », ne seront pas déçus puisque des cadres instantanés, déjà présents dans le livre de base, permettent d’accélérer la préparation d’une partie.

« Besoins du mariage […] Se faire sauter » Non mais écoutez, je pense qu'on s'emmerderait beaucoup moins dans les mariages si ce besoin était davantage pris en compte. Voilà. C'est dit.

« Besoins du mariage […] Se faire sauter » Non mais écoutez, je pense qu’on s’emmerderait beaucoup moins dans les mariages si ce besoin était davantage pris en compte. Voilà. C’est dit.

 

Je trouve ces nouvelles tables de cadre plus « léchées », plus subtiles et plus propices à la référence cinématographique. Typiquement, tu peux concevoir le « mariage de Regina » comme une cérémonie sanglante à la Kill Bill ou comme une réunion de médiocres en mode Le mariage de mon meilleur ami.

 

L’Échange
Dans la dernière partie de l’ouvrage, les auteurs s’entretiennent avec leurs joueurs dans de longues conversations sur les modalités de jeu, ce qu’il est possible de faire et ce qu’ils déconseillent de tenter pour la cohérence d’une partie. Cela part d’une bonne intention : on retrouve l’aspect participatif, le ton est beaucoup plus informel et les propos sont reproduits sous la forme d’une transcription de conversations.

Perso, jouer avec des djeuns, ça me fait me sentir vieille... Non, en fait, le problème, c'est le mot « djeuns ».

Perso, jouer avec des djeuns, ça me fait me sentir vieille… Non, en fait, le problème, c’est le mot « djeuns ».

Mais… ce n’était pas forcément nécessaire. L’ensemble tire un peu en longueur et on a le sentiment de chapitres « fourre-tout » dans lesquels on aurait rangé tous les points non évacués dans le Conseil. J’ai également noté quelques redites qui alourdissent l’ensemble – mais c’était déjà le cas dans le livre de base. Au final, ce n’est ni la partie la plus intéressante, ni la plus indispensable.

 

 

CONCLUSION_SHAK

Moi qui m’attendais à une Master Class Fiasco un peu trop élitiste pour la majorité de son public, j’ai été agréablement surprise par la volonté des auteurs de porter un regard critique sur leur travail et d’en corriger les failles. Cela ne peut que préserver ou restaurer le plaisir de jeu de la communauté.

Les explications fournies semblent claires, limpides et exhaustives, ce qui n’était pas complètement le cas sur le livre de base. Sur le fond, les techniques de jeu se trouvent enrichies à un point tel qu’on a l’impression que Morningstar et Segedy veulent faire de nous les prochains Joel et Ethan Coen. L’orientation du jeu est décidément cinématographique : on fait un casting de personnages, on imagine un scénario, on intercale des plans de coupe, on pratique le flash-back. Tout est fait pour donner une intensité visuelle à la partie.

 

« Encore plus de stupidité »... Mais arrêtez de me prendre par les sentiments. Shut up and take my money !

« Encore plus de stupidité »… Mais arrêtez de me prendre par les sentiments. Shut up and take my money !

Sur la forme, avoir sollicité les joueurs de Fiasco était une idée brillante et attentionnée. Il me semble que l’on est à la fois plus réceptif et moins impressionné quand on lit les conseils de joueurs « comme les autres ». Ce procédé explicatif crée un véritable lien dans la communauté du jeu et c’est une belle façon de remercier les utilisateurs d’avoir plébiscité le concept.
Malheureusement, cette logique trouve sa limite dans les entretiens verbeux entre auteurs et joueurs. Une présentation de ces échanges selon le schéma suivi dans la première partie du livre – une explication suivie d’un encart et d’une mini-rediffusion, aurait été plus efficace et moins rébarbative.
Les nouveaux instruments de jeu sont clairement une réussite. Le guide de création d’un cadre original n’intéressera que les joueurs les plus passionnés, mais il a le mérite d’encourager l’innovation.

 

Ai-je aimé Fiasco Assuré ? Bah, c’est surtout que là… Il faut que je vous laisse, j’ai une partie sur le feu, je ne peux plus attendre ! À cet égard, et ce sera ma remarque finale, les auteurs ont consacré quelques pages à la possibilité de créer une partie à distance, par Skype ou sur forum, avec moult conseils pertinents sur la faisabilité de l’entreprise. Alors, à vos marques, prêts… jouez !

 

déçu contrarié indécis satisfait ravi passionné extatique
Perfection pédagogique
Adaptation aux attentes des joueurs
+ Qualité des nouveaux instruments de jeu
Longueur des derniers chapitres
– Superflu des derniers chapitres
Univers : Fiasco
Thèmes : comédies grinçantes, frères Coen
Matériel : 1 livret de 168 pages en N&B (avec inserts en bleu), 5 cartes d’illustration
VF : Edge sous licence Bully Pulpit
Auteurs : Steve Segedy et Jason Morningstar

 

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2 commentaires sur “Fiasco assuré